Chapitre 10

Le combat avait été rapide et bien mené, et Arekh aurait dû être satisfait. Pourtant il lui restait un goût amer dans la bouche quand il remonta sur les barges, se mêlant cette fois à un groupe de paysans venus livrer des sacs de farine. Oui, il se sentait mal, mal à l’aise, avec toujours cet étrange écœurement, comme si l’odeur du marché lui collait à la langue. Peut-être y avait-il eu une épice spéciale dans l’air, dont il sentait encore des résidus.

Il aperçut Marikani de l’autre côté de la pièce d’eau, seule, assise le dos contre une caisse, le visage détourné. Elle regardait le lac. Arekh fit un pas vers la passerelle, puis s’arrêta.

Pourtant, il fallait qu’il la mette au courant de ses tractations. S’il avait raison, si Viennes était intéressé, un message pouvait arriver à tout moment avec une proposition.

Mais… mais il ne pouvait pas aller lui parler, pas tout de suite. Il avait besoin d’effacer de son esprit cette rencontre, la lecture du chef d’accusation, le souvenir des uniformes noir et argent. Deux mondes différents venaient de se rencontrer, et cela lui donnait… la nausée, réalisa-t-il soudain.

Ridicule.

Il avait fait bien pire, bien souvent, sans qu’aucune ombre ne le poursuive.

Haussant les épaules, il se força à avancer et s’engagea sur la passerelle. Ils devaient se préparer. S’il avait raison, si la lettre lui était remise, le Conseiller pouvait arriver à la cité le lendemain dès l’aube…

Viennes Al del Marukh, héritier de trois nobles lignées, chef de la Province de Rimes, attaché aux Affaires générales des Principautés et, plus important encore, Haut Conseiller de Reynes, s’assit à la table de réunion avec un sourire affable.

La Maison des Affaires de Reynes, au centre de la Cité des Pleurs, était un bâtiment de pierre à deux étages, dont les fenêtres s’ouvraient sur la place et le Joar, à l’ouest de la pièce d’eau et de la Place des Bourgs.

De grands oiseaux blancs d’eau douce passaient dans le ciel en lançant des cris rauques. L’air était frais, la pièce sentait le fleuve et le bois vernis.

— Ainsi vous êtes l’héritière en date du royaume d’Harabec, dit Viennes en s’adressant à Marikani sans cérémonie inutile. Charmant petit pays  – je l’ai visité avec une délégation, quand j’étais enfant. Enfin… Sans vouloir vous offenser, ma chère, on vous croyait morte. Le Conseil de Reynes a déjà envoyé une lettre de félicitations à votre cousin.

Marikani le regarda, les yeux légèrement écarquillés, avant de rire franchement.

— Vous avez raison, Harabec est un petit pays… mais c’est mon petit pays, et j’y tiens ! Et sans vouloir vous offenser en retour, Maître Viennes, le commerce y est un peu plus florissant qu’à Rimes.

— Ah, bien répondu, belle dame, hélas… Je donnerais cher pour que mes routes soient aussi fréquentées que celles du sud. Mais revenons au cas qui nous intéresse ici… le vôtre. Est-ce encore « votre » petit pays ? D’après mes informations, Halios est déjà maître des lieux. Qui pourrait l’en blâmer ?

Un éclair d’agacement passa dans les yeux de Marikani. Pas de crainte, constata Arekh avec une certaine admiration, d’agacement. Comme si elle avait déjà dû maintes et maintes fois gérer les problèmes posés par le fameux Halios et commençait à en être lassée.

— Je ne l’en blâme pas… du moins je ne le blâme pas maintenant que je suis loin de lui, dit-elle avec un sourire carnassier. Nous verrons quand je serai de retour là-bas.

Maître Viennes eut un petit rire.

— Bien dit, bien dit. Voilà qui montre du caractère, et je vous souhaite bonne chance. Mais pour moi, voyez-vous, le problème reste le même. Je représente les Principautés de Reynes et la sympathie que je peux éprouver pour une jolie fille au regard énergique n’entre pas en considération. Vous êtes en position de faiblesse. Pourquoi devrais-je traiter avec vous, et non avec votre cousin ?

— Justement parce qu’elle est en position de faiblesse, dit Arekh d’une voix tranchante. Depuis combien de temps le Conseil de Reynes essaye-t-il d’obtenir le changement de la route du sel ? Si vous attendez qu’Halios soit couronné pour traiter avec lui, à qui aurez-vous affaire ? À un jeune roi prétentieux tout heureux de son nouveau pouvoir, qui voudra se faire valoir auprès de la population en jouant au petit coq. Il aura des exigences, il fera traîner les choses simplement pour montrer qu’il a la force de faire patienter les Principautés.

— Arekh parle vrai, dit Marikani avec autorité. Même si je n’ai pas encore passé l’épreuve, cela fait cinq ans que je règne de fait sur Harabec, Maître Viennes. Vous comme moi savons comme les meilleures idées, les meilleurs projets d’alliance ou de commerce peuvent s’égarer entre les bureaux des Conseils et des rois, et mettre des années à se conclure… quand ils sont conclus. Aujourd’hui, dit-elle en se penchant vers le Conseiller avec son plus beau sourire, il n’y a que vous et moi. Pas de gratte-papier, pas de commissions. En une heure, nous pouvons avoir réglé une affaire vieille d’une décennie. Vous pourrez retourner à Reynes en étant celui qui, seul, et avec une rapidité sans rivale, s’est arrangé pour faire de Reynes la ville étape principale du commerce du sel…

Une expression fugitive sur le visage du Conseiller montra à Marikani qu’elle avait tapé juste.

— Nous sommes tous deux d’accord sur les bénéfices mutuels de cet éventuel traité, aya Marikani, dit-il. Ce n’est pas le problème. Supposez que nous le signions et que vous vous fassiez tuer ou capturer dans ces murs, avant d’avoir rejoint Harabec ? J’aurais alors entre les mains un papier sans valeur.

— Et c’est pour ça qu’une fois le traité signé, il devient de votre intérêt que Marikani sorte de la ville vivante, expliqua Arekh. Et c’est pour cela que nous sommes là. Pour que nos intérêts se rejoignent.

Les oiseaux blancs repassèrent devant la fenêtre avec des cris rauques. Un groupe d’enfants courait dans la rue, leurs voix et leurs rires montant gaiement vers le deuxième étage.

Ils n’étaient que quatre dans la pièce : le conseiller, Marikani, Liénor et Arekh. Nul à part eux et le Maître des Exilés ne savait que Marikani avait posé le pied sur la terre ferme. Si la nouvelle s’ébruitait, c’était la fin.

— Toujours aussi retors, hein, Morales ? dit le Conseiller en se tournant vers Arekh. (Il donna une claque affectueuse sur l’épaule de Marikani.) Ainsi il travaille pour vous, maintenant. Bonne acquisition.

Arekh ne dit rien, mais sentit à côté de lui une qualité de silence qu’il connaissait bien : Marikani et Liénor avaient beau ne faire aucun commentaire, elles étaient encore une fois toute ouïe.

— Il ne m’a pas coûté très cher, déclara Marikani avec un fin sourire.

— Certains d’entre nous se demandaient où vous étiez passé, Morales, reprit Viennes sans relever le commentaire. Vous travailliez pour ce type, là, le sénateur… Puis, plus de nouvelles.

— Mon contrat avec Im-Ahr s’est achevé il y a six mois, dit simplement Arekh. Depuis, j’ai… vu du pays.

— Très bien, très bien… Comme je disais, bonne acquisition… S’il y a quelqu’un qui puisse vous sortir de ce trou à rats, aya Marikani, c’est bien lui…

Le Conseiller se leva, puis prit des cigares dans une petite armoire. Il en offrit à ses invités, qui refusèrent, puis fuma lentement, sans rien dire, regardant parfois la table, parfois la fenêtre.

— Il va falloir élargir la route dans les plaines et l’assainir dans la région des marais, dit-il enfin. Il y aura des ponts à construire. Harabec prendra-t-il une partie des frais à charge ?

— Certainement pas ! dit Marikani en riant. Allons, Conseiller, vous savez bien que les péages vous permettront largement de rentrer dans vos fonds, et plus encore…

Viennes se contenta de hocher la tête sans insister, puis il se leva, frappa à la porte et donna quelques ordres. Un des clercs finit par monter avec du papier et une plume et la rédaction du traité commença. Le clerc eut un léger sursaut et dévisagea Marikani quand il comprit à qui il avait affaire, mais, bien éduqué, il ne fit aucun commentaire et continua d’écrire.

Les heures passèrent et Viennes fit monter un repas ; il fit aussi un petit discours à ses employés en menaçant de faire pendre haut et court tous ceux qui parleraient à l’extérieur de leur « invitée ». Vu le regard effrayé de la femme qui leur servit le repas, la menace sembla être prise au sérieux.

Au bout de vingt pages, le traité n’était toujours pas terminé, mais le vin et un plat de poulet aux abricots et aux amandes avait réjoui les cœurs et détendu l’atmosphère. Viennes semblait à chaque minute qui passait peser les avantages futurs de la situation, et une lueur brillait dans ses yeux.

Ils se penchèrent un long moment sur le passage du Nasseri, et sur la question des cascades. Il fallait un nouveau pont ; s’il passait au sud, la route privilégiait Sleys, ce que ni Harabec, ni les Principautés n’avaient envie de faire. Mais Sleys était un petit pays industrieux et très religieux ; les temples possédaient environ vingt mille esclaves qui pourraient être loués facilement pour construire la portion de route manquante.

— Savez-vous que c’est ici qu’a été tenu le Concile décidant du sort du Peuple turquoise ? déclara Viennes quand ils se furent mis d’accord. Ici même, au cœur de la Cité, il y a… trois mille quatre cent trente ans, si je me souviens bien. Nous sommes au lieu même d’un des événements majeurs de l’histoire des Royaumes, ajouta-t-il avec un sourire satisfait.

Il servit un verre de vin à Liénor, qui avait détourné les yeux et regardait avec un étrange intérêt les reflets sur la carafe en cristal. Il y eut un court silence avant que Marikani ne demande, d’une voix que Arekh trouva excessivement prudente :

— Ici ? Je pensais que c’était au Grand Temple de Sleys. Ayona n’en était-il pas originaire ?

— Ayona est né à Sleys en effet, et c’est là qu’Um-Akr lui a inspiré la découverte de la Rune, expliqua Viennes. Mais le Concile qui a entériné la condamnation s’est tenu ici. C’est pour cela que la ville a été renommée la Cité des Pleurs, aya Marikani. Il y a trois millénaires, elle s’appelait la Cité de l’Eau Rieuse, ce qui était plus approprié, je trouve…

— La Rune, répéta Liénor d’une voix froide. Pratique, non ?

Le Conseiller la regarda, étonné.

— Pratique, damoiselle ?

— Pratique, oui… Que le Haut Prêtre Ayona ait découvert que la constellation reproduit la Rune de la Captivité… alors que nous n’avions pas de terres à offrir à ces gens, ni de travail à leur donner. Et voilà que le Haut Prêtre découvre une rune qu’il n’avait jamais vue auparavant… Oui, je trouve ça pratique.

Marikani jeta un regard presque effrayé à Liénor, et Arekh vit en ce seul geste tous ses soupçons confirmés. Il se tourna vers le Conseiller. Viennes allait-il accuser Liénor d’hérésie ?

Des hommes avaient été brûlés pour moins que ça… s’ils étaient mal vus par le pouvoir en place, bien sûr.

Mais non. Le Conseiller secoua la tête, amusé.

— Ma chère, vous mettez le doigt sur une controverse qui a animé plus d’un débat religieux à Reynes, je vous assure. La rune était-elle là de toute éternité et Um-Akr a-t-il ouvert les yeux à son disciple ce soir-là ? Ou une nouvelle étoile est-elle apparue en ces mêmes heures pour terminer la rune ? Nul ne le saura jamais, j’imagine, mais si cela amuse les prêtres…

Viennes fit un geste vague et méprisant. Arekh avait la même opinion des discussions interminables des théologiens. Les dieux tissaient la fabrique de la réalité, tel était dit dans la chanson de la création : l’avenir, le présent et le passé étaient entremêlés dans les fibres et les fils du destin des humains n’étaient que quelques maigres broderies. Il était donc inutile  – et impossible  – de tenter de percer les desseins des dieux, ou leurs raisons, d’essayer de trouver un principe à leurs actions. Leurs raisons étaient par définition hors de portée de l’esprit de l’homme…

Et les prêtres ou les philosophes qui affirmaient comprendre leurs intentions n’étaient que des fous, ou des ambitieux voulant créer des mouvements religieux pour pouvoir mieux détruire leurs ennemis.

Les hommes et les femmes du Peuple turquoise étaient arrivés de l’est, tribu par tribu, en l’an vingt du calendrier d’Ayona. D’après les registres, il faisait froid, très froid en cette période où l’humanité sortait à peine des années sombres qui avaient suivi la chute du dieu qu’on ne nomme pas. Il faisait si froid que le détroit glacé du nord-ouest avait gelé… et c’était par là que les réfugiés étaient arrivés, hâves, gelés et affamés, chassés de leurs mystérieuses terres, loin là-bas à l’est, par le froid, ou quelque catastrophe naturelle…

La cause exacte de leur exil, il était impossible de la connaître, car leur langage était inhumain et il était impossible de communiquer avec eux. Alors que les habitants des Royaumes parlaient tous un dérivé du langage des anciens empires, le hâna, et que même les dialectes les plus étranges avaient une racine commune, la langue du Peuple turquoise n’avait aucun sens, aucune grammaire compréhensible pour les habitants de ce temps. Leurs accents rauques étaient étranges et terrifiants. Et leur apparence… une peau blanchâtre, si mince qu’on voyait parfois de fines veines bleues y affleurer, des cheveux si blonds qu’ils en étaient presque blancs, des yeux clairs, bleu éclatant, turquoise, glacés et inhumains.

Et le défilé n’arrêtait pas  – par centaines, par milliers, ils arrivaient  – les temples n’avaient pas assez de nourriture pour eux, ni de place pour les coucher.

Alors Ayona, le plus grand esprit du siècle, le même qui sous le règne d’un souverain de Sleys dont l’histoire avait depuis oublié le nom avait inventé un calendrier encore utilisé plus de trois millénaires plus tard… Ayona, donc, avait eu une révélation. Inspiré par Um-Akr, il avait vu dans la constellation de la Roue les lignes de la Rune de la Captivité. Au centre de la Roue se trouvait une étoile turquoise, qui n’avait pas encore été interprétée dans les écrits religieux.

La vérité était claire. La Rune de la Captivité encadrait l’étoile turquoise, l’enserrait dans sa condamnation divine.

Les dieux leur offraient le Peuple turquoise en esclavage.

Preuve avait été faite de l’interprétation d’Ayona quand les prêtres s’étaient aperçus que les membres du Peuple turquoise avaient tous une tache bleutée entre les omoplates, signe d’infamie, d’un crime atroce qui resterait à jamais inconnu et qui avait signé leur condamnation éternelle.

Devenus esclaves, les membres du Peuple turquoise avaient d’abord été propriété des prêtres et des temples, puis, au fil des siècles et de leur reproduction, on avait vendu des familles à de riches particuliers. Le temps avait passé et les esclaves étaient devenus partie intégrante de la société ; dans certaines régions, même les pauvres paysans en avaient un ou deux pour tirer les charrues.

Les esclaves étaient captifs de droit divin ; rien, même le désir ou l’argent de leurs maîtres ne pouvait les libérer. Le crime inconnu qu’ils avaient commis avait noirci leur âme, si on les avait laissés se promener en liberté, quelles perversions supplémentaires auraient-ils apportées à la société ?

Arekh observa Liénor en silence. Celle-ci avait son regard tourné vers la fenêtre.

Encore une fois, il se demanda ce qu’il devait faire. Liénor semblait fidèle à Marikani. En maintes occasions au cours de ce voyage, elle aurait pu vendre sa maîtresse…

Bien sûr, si Arekh avait raison  – et le regard de Marikani à Liénor le prouvait — Marikani la tenait par cet effroyable secret.

Le Conseiller Viennes et Marikani s’étaient remis à discuter de la construction des ponts. Arekh continuait à réfléchir. La nature de Liénor n’était peut-être qu’un détail dans les courants politiques qui s’affrontaient aujourd’hui, mais c’était un détail important. Si proche de Marikani, si proche de son oreille, comme il était dit dans le conte, quelle influence pouvait-elle avoir ? La trahison serait si facile…

Si Marikani était la seule à connaître le secret de Liénor  – deux fillettes, élevées ensemble, un échange… non, Marikani ne pouvait rien ignorer — Liénor n’avait-elle pas intérêt à ce que Marikani disparaisse ?

Pourtant, non… Ce n’était pas ce qui était en jeu entre les deux femmes, Arekh devait l’admettre malgré l’hostilité qu’il portait à Liénor. Entre elles il semblait exister une réelle amitié.

Arekh tenta de se concentrer à nouveau sur la discussion en cours, mais son esprit dérivait. Les contes, l’avertissement des dieux  – car comment pouvait-il expliquer autrement la naissance spontanée de l’histoire sur ses lèvres  – tout cela devait avoir un sens, une raison d’être ?

Devait-il agir ? En ce cas les dieux avaient choisi comme messager un être bien vil ; n’était-il pas, lui aussi, aussi perverti que Liénor ? Il s’était toujours considéré comme condamné par les dieux… mais peut-être fallait-il une âme noire pour savoir en reconnaître une autre ?

Le front pur de Marikani était penché sur le traité. Une brise fraîche entra par la fenêtre, portant avec elle les bruits heureux de la cité. Les habitants vivaient sans se soucier des sombres secrets de leurs visiteurs. Ou peut-être avaient-ils eux-mêmes leurs sombres secrets.

— Cent hommes devraient venir me chercher à la frontière sud de la Cité, dans une dizaine de jours, expliqua Marikani. J’ai écrit à mon secrétaire d’État à ce sujet.

— Croyez-vous que votre cousin laissera faire ?

— Il ne peut aller contre… Refuser d’envoyer les troupes me chercher serait dangereux, expliqua Marikani. Sa traîtrise serait trop évidente. Tant qu’il n’est qu’héritier, sa position est encore faible. Et Paranh m’est tout dévoué.

— Le problème, intervint Arekh, c’est que les Exilés ne sont pas certains de pouvoir protéger aya Marikani pendant dix jours encore. La tension est trop grande, et leur position précaire. Par contre, si elle était sous la protection de Reynes… Pensez-vous que le bourgmestre oserait s’attaquer aux Principautés ?

— J’aimerais bien l’y voir, dit Viennes. Parfait, aya Marikani, nous allons organiser l’affaire. Mais pour vous faire entrer officiellement ici  – car, nous sommes d’accord, ni vous ni moi n’avons eu officiellement cette réunion  – il me faut un deuxième sceau. L’accord de deux Conseillers est nécessaire pour une décision de cette importance. Ne vous inquiétez pas, ajouta-t-il aussitôt en voyant les regards autour de la table, ce sera vite fait. Un aller et retour à cheval chez un ami, à trente lieues d’ici… Deux jours de voyage, à peine. Pouvez-vous tenir deux jours ?

Ils partirent de la maison comme ils étaient venus… par la porte de derrière, déguisés en marchands. Liénor et Marikani avaient des fichus sur leur tête et des paniers de fruits dans les bras. Le Maître des Exilés les avait faits sortir de nuit, au bord d’un canal discret, mais ils prirent moins de précautions pour revenir, traversant le grand marché de la place jusqu’à la pièce d’eau et faisant signe à une barge de s’approcher.

Des marchands les observèrent curieusement et dès que Liénor passa sur la barge, de petits groupes se formèrent pour commenter.

Mais la barge s’éloigna vite. Arekh regarda le marché et les curieux. Décidément, la ville était dangereuse. Un nid de serpents et de crabes dans la boue, encore, comme toutes les cités des Royaumes…

Arekh haussa les épaules, tentant de chasser ses idées noires. Si les regards soupçonneux de quelques badauds suffisaient à lui gâcher la journée, il n’en aurait pas souvent de bonnes. Mais il y avait aussi Liénor, dont la seule présence l’irritait maintenant.

Depuis le petit échange qu’elle avait eu sur le Peuple turquoise avec le Conseiller, elle semblait observer Arekh. Celui-ci surprit son regard sur lui trois fois pendant l’après-midi, ce qui l’agaça. Elle sentait ses soupçons, et… et quoi ?

Il n’y avait rien à faire.

La soirée, pourtant belle, ne fit rien pour améliorer son humeur. Marikani avait raconté l’entrevue au Maître des Exilés qui en avait paru satisfait. Pour fêter la nouvelle, il avait organisé un dîner impromptu sur la grande barge. Le vin avait coulé, une musique trop suave au goût d’Arekh était montée vers les cieux et maintenant le Maître des Exilés était assis trop près de Marikani, qui souriait avec un peu trop de grâce. Les fumées d’encens brouillaient l’atmosphère et Marikani avait bu. Quand les deux premières lunes montèrent au-dessus de la constellation de la Roue, le Maître des Exilés essaya de l’entraîner sur la barge où se trouvait sa tente, mais si Marikani continuait à sourire  – et même à rire  – elle ne se laissa pas faire.

Arekh hésitait à intervenir quand un bruit d’eau se fit entendre près d’un ponton, au sud. Aussitôt, les rires disparurent et les Exilés se tendirent. Mais ce n’était qu’un homme, habillé à la mode de Reynes et qu’Arekh se souvenait avoir vu dans la Maison des Affaires quand ils étaient partis.

L’homme marcha dans le Joar, droit vers eux ; il avait de l’eau jusqu’à la poitrine quand il atteignit la barge.

Il donna un rouleau de bambou à Marikani puis repartit, vaguement ridicule, jusqu’au ponton.

— Il faut savoir nager quand on fait le messager dans cette ville, dit la femme rousse derrière eux.

Un court silence suivit tandis que Marikani ouvrait le cylindre, brisait le sceau du Conseiller Viennes et lisait le message.

Elle le passa à Arekh.

La musique jouait toujours, mais on aurait dit que l’encens s’était dissipé.

Chère amie, disait le Conseiller de ce style fleuri utilisé pour noyer les informations quand on avait peur que le message soit intercepté, tout se met en place comme prévu pour notre affaire. Je voulais simplement vous avertir qu’un membre de notre personnel a disparu après notre conversation ; je vous conseille de vous montrer prudente.

Arekh regarda autour de lui… la nuit paraissait toujours aussi innocente. Pourtant… pourtant, si un employé de la Maison des Affaires de Reynes manquait à l’appel, on pouvait supposer que les représentants de l’émir dans la Cité étaient maintenant au courant de leur conversation… et qu’un peu d’or allait bientôt changer de mains.

Le Maître des Exilés fit signe aux musiciens de continuer et aux danseurs de ne pas arrêter leurs pantomimes. Si quelqu’un les observait de la côte, il voulait que rien ne paraisse anormal.

Marikani s’approcha avec le message et ils eurent une longue conversation. Puis elle s’éloigna, pensive, tandis que le Maître des Exilés lançait :

— Une démonstration de pouvoir, de la part de l’héritière des rois-sorciers d’Harabec. Ne serait-ce que pour les rassurer.

Marikani hocha la tête, puis commença le rituel de protection.

Les préparatifs prirent des heures, et les Fils du Joar se prêtèrent à la cérémonie. Les barges furent rassemblées en un immense cercle tandis que quatre d’entre elles étaient réunies avec des cordes, au milieu, pour créer une sorte d’esplanade. Un grand feu y fut allumé, préparé sur une immense plate-forme de pierre sur laquelle les Exilés avaient l’habitude de brûler des bûches. Arekh craignit que les flammes ne se propagent à la barge, mais ils n’en fut rien.

Alertés par les immenses flammes, les habitants de la Cité commencèrent à se réunir sur les berges. Les chandelles s’allumèrent aux fenêtres tandis que les bourgeois de la place se demandaient ce qui se passait.

Sur les barges, Arekh sentait l’excitation monter chez les Exilés. Habitués à respecter l’intimité de chacun, ils demeuraient silencieux, mais suivaient de leurs yeux brillants chaque geste de la sorcière étrangère… de la fille des dieux, de la princesse qui avait mis le pied dans leur royaume de bannis. Les problèmes politiques, les tractations commerciales, tout était oublié. Il n’y avait que la magie, la magie du rituel mais aussi celle qui unissait les hommes aux dieux, aux rois, à l’autre monde, à l’inconnu qui les effleurait comme une aile.

Marikani n’avait pas de toge rituelle, et c’est drapée dans un grand pan de tissu orange qu’elle traça les contours de la rune de protection, du calcaire broyé délayé avec de l’huile en guise de peinture sacrée. Le dessin courait en entrelacs complexes sur quatre barges, et au signe de Marikani, une femme aux cheveux noirs entama un chant : pas un chant sacré, une simple ballade amoureuse aux accents connus de tous… Mais quand tous les Exilés la reprirent, leurs voix auraient pu être celles des fidèles du Grand Temple de Reynes au jour du solstice, et Arekh eut l’impression de sentir, tangible, le pouvoir de la Rune prendre forme.

Marikani dut percevoir quelque chose également car elle se plaça debout au milieu de la rune, et, les bras levés, fit les mouvements lents et modulés de l’incantation, une danse reptilienne qu’elle accorda à la mélodie et qui prit de la vigueur et de la puissance tandis qu’elle accélérait chacun de ses gestes, et la chanson suivit, les Exilés accélérant leur rythme eux aussi jusqu’à que le chant et la danse ne fassent qu’un…

Marikani s’arrêta enfin, en sueur, ses longs cheveux bruns défaits, sa toge lui tombant de l’épaule. Les Exilés placèrent des lanternes à chaque intersection du tracé de la rune.

L’air était calme, pesant, silencieux tandis que Marikani s’asseyait au centre et se concentrait.

Puis elle se leva et franchit avec précaution le tracé pour sortir.

— Que nul ne rompe le tracé de la Rune !

Il sembla à Arekh que l’air au-dessus du dessin tremblait légèrement : une très fine brillance paraissait émaner des lignes.

— Et maintenant, reprit Marikani, dansez, chantez, bougez ! Le pouvoir du rituel est né de vous, de votre chant, c’est votre volonté qui le rendra puissant ! Plus vous serez heureux, plus vous ferez du bruit et de la lumière, plus le sort protégera les Exilés contre les ennemis et les forces de la nuit !

Un ululement de joie accompagna ses paroles et les Exilés reprirent leur fête : ils dansaient et jouaient maintenant sur toutes les barges, et la surface de l’eau était un tableau vivant et mouvant de couleurs et lueurs se mêlant aux reflets froids de la nuit.

Les berges étaient maintenant noires de monde : de nombreux habitants étaient venus aux nouvelles, se demandant ce qui avait pris aux Exilés de faire une fête pareille alors que ce n’était pas le jour du solstice. Certains tentaient d’apercevoir Marikani, la princesse d’Harabec dont la présence causait tant de troubles… Ils agitaient lanternes et bougies et Arekh se demanda si leur lumière et leur curiosité allaient elles aussi renforcer le sort de protection.

La fête dura toute la nuit et une partie du matin, et le feu entretenu continua à monter haut dans le ciel. Aucun envoyé de l’émir ou du bourgmestre ne fit son apparition. Même sans la Rune de Protection, il n’aurait sans doute pas pu approcher, il y avait trop de monde, de lumière et d’oreilles attentives.

Le soir suivant arriva sans nouvelles du Conseiller. Il avait parlé de deux jours et les deux jours n’étaient pas passés, il n’y avait donc pas à s’inquiéter… mais la tension montait chez Marikani, et Liénor et Arekh en étaient affectés par contrecoup.

D’ailleurs, leur inquiétude n’était pas sans fondement. Arekh savait le calcul que Marikani devait faire. Ils avaient quitté Viennes en fin d’après-midi, la veille. Si un employé avait bien trahi le secret de Reynes pour se précipiter chez le bourgmestre, il lui avait fallu sans doute quelques heures pour se faire entendre, pour convaincre ensuite les envoyés de l’émir de la véracité de ses informations, pour que ceux-ci s’assurent de son identité…

Ensuite, le bourgmestre et les envoyés de l’émir avaient dû réfléchir à ce que l’alliance entre Marikani et Viennes allait signifier. Ils devaient avoir appris où Viennes était parti, et pourquoi… et toutes ces heures perdues menaient sans doute à ce jour, à ce soir. Au moment où, s’ils étaient bien informés, les ennemis de Marikani réalisaient enfin qu’ils perdraient toute chance de lui nuire au moment où elle passerait sous la protection des Principautés.

Le moment où ils réalisaient qu’il fallait agir vite, et fort…

Cette nuit.

Au soir, Marikani renouvela le rituel. Les flammes jaillirent de nouveau sous le ciel nocturne, les danses et les chants reprirent. Mais les Exilés étaient fatigués ; la nuit blanche de la veille avait laissé des traces. La joie n’était plus aussi spontanée, les réjouissances aussi vives. Les habitants, moins curieux que la veille, avaient peu à peu déserté les quais, et les berges se trouvèrent quasi désertes quand la nuit tomba.

Les lunes étaient dissimulées par des nuages d’orage, mais aucun orage n’était en vue.

Magie, pensa aussitôt Arekh.

Marikani n’était pas la seule à jouer avec les ombres des dieux et une sorcellerie était l’œuvre.

Les Exilés continuaient à danser, mais autour d’eux l’air devenait étrange, à la fois glacé et d’une clarté anormale. Le Maître des Exilés frissonna, prit une bouteille d’alcool et la fit tourner parmi les danseurs, comme s’il voulait réchauffer leur passion.

Les lanternes brûlaient aux intersections.

Le ciel devint plus noir encore. Les étoiles avaient disparu, et un vent froid souffla sur les lanternes.

L’une d’elles s’éteignit.

Le Maître des Exilés posa la bouteille, marcha à sa tente et sortit une courte épée d’un petit coffre en bois.

Liénor ralluma la lanterne. Marikani regardait le ciel sans rien dire.

Les heures passèrent. L’épuisement avait atteint les danseurs. La plupart s’étaient écroulés, endormis, sur les barges adjacentes, d’autres discutaient à voix basse. Pas une chandelle ne luisait aux fenêtres de la ville.

Liénor était assise au bord de la barge, les pieds dans l’eau.

Arekh était mieux debout pour surveiller les alentours, mais lui non plus n’avait pas dormi la veille et ses jambes étaient lasses. Il s’assit, le dos contre le mât.

Oui, une sorcellerie était à l’œuvre. Il le sentait dans l’air, dans la lumière étrange du ciel.

… Dans son esprit… s’insinuant comme une vague d’encre…

Arekh essaya de bouger, mais ses membres étaient lourds comme la pierre d’une statue. Les chandelles vacillèrent, son esprit devint noir…

Un cri de femme le sortit de l’abîme.

Arekh bondit sur ses pieds. Il avait dormi… Combien de temps ? Il faisait très froid à présent et le feu était presque éteint ; trois lanternes étaient tombées et quelque chose… quelque chose rampait sur la barge.

Puis le chaos éclata. On se battait sur la gauche, on courait sur le ponton : des hommes avec des torches, au moins une vingtaine, prêts à envahir les barges. D’autres nageaient vers eux, mais il y avait autre chose, oui, ce qui rampait sur le bois…

La barge pencha et Arekh réagit enfin, attrapant une cape, l’allumant au feu d’une lanterne et la lançant vers la forme noire qu’il avait repérée. La lumière jaillit, des cris résonnèrent derrière lui et même Arekh eut un mouvement de recul. La bête était jaune et écailleuse, aux yeux de boue. Épaisse comme une cuisse, longue comme deux jambes, elle rampait vers la rune…

La barge pencha de nouveau et Arekh vit que d’autres créatures nageaient dans les eaux noires. Sur sa gauche, une barge était en flammes et les Exilés se battaient avec rage. Deux hommes sautèrent du ponton sur la barge voisine de celle où ils se trouvaient et soudain le combat envahit le lieu du rituel comme une marée. Les créatures continuaient leur avancée, montant sur le bois telles des vers ; Arekh chercha Marikani des yeux et la trouva la dague à la main, non loin du Maître des Exilés, prête à se défendre. En trois pas, Arekh la rejoignit, la saisit par la taille et sans écouter ses protestations, l’envoya à l’intérieur de la rune.

Mais les chandelles étaient tombées et l’eau qui allait et venait commençait à effacer le dessin. Soudain la barge qui avait pris feu bascula dans l’eau ; les flammes disparurent, et avec elles la principale source de lumière de la scène.

La pièce d’eau était maintenant plongée dans l’obscurité. Des hurlements résonnèrent tandis que des ombres sautaient en direction de Marikani, faisant pencher encore une fois la barge et rouler les dernières lanternes. Arekh leva son épée, se préparant à l’attaque…

… puis perdit l’équilibre et roula dans l’eau noire.

On le serrait à la gorge, on l’attirait vers le fond ; dans un geste irraisonné, il ouvrit la bouche et faillit étouffer. Les créatures reptiliennes l’avaient en leur pouvoir… il était vain de lutter contre les animaux des Abysses… des doigts s’enfonçaient dans sa gorge… et Arekh réagit enfin.

Des doigts. Ce n’étaient pas les créatures écailleuses, invoquées sur les barges par les dieux savaient quelle sorcellerie, qui tentaient de le noyer. C’était un humain, un soldat de l’émir sans doute. Les pieds d’Arekh touchaient le fond boueux, il ne voyait rien, ses poumons le brûlaient comme la première fois, sur la galère, mais si son adversaire était un homme il pouvait se battre. Dans un élan de rage, Arekh tordit le bras qui l’étranglait, réussit à lui faire lâcher prise. Il donna un coup de talon au fond pour remonter et s’aperçut qu’il avait pied.

Il se retrouva debout dans l’obscurité, près de la barge, haletant, la vision brouillée. Derrière lui, le combat continuait et des silhouettes indistinctes luttaient en criant. L’eau ne lui montait qu’à la poitrine. Quelqu’un se jeta dans le lac et une immonde bête écailleuse se laissa glisser à sa poursuite. Une odeur pestilentielle s’en échappait et Arekh retint une envie de vomir.

Son adversaire ? Où était…

Quelque chose le frappa à la tête… Un morceau de bois, très lourd. Arekh s’écroula dans l’eau, la respiration coupée, et s’aperçut qu’il n’avait plus son épée. Sans attendre le coup suivant, il se jeta en arrière d’un bond peu élégant : son but était de saisir l’homme qui venait de le frapper, par n’importe quel moyen… le bras, un morceau de vêtement, tout ce qui pouvait lui permettre de l’attirer sous l’eau. Il ne voyait toujours rien, pourtant il réussit à accrocher un visage, à frapper.

L’inconnu poussa un cri…

… féminin…

Arekh le saisit, le plaqua contre le rebord de la barge, fixa son adversaire avec rage et se retrouva face à Liénor.

Il se regardèrent pendant quelques fractions de seconde. La boue dégoulinait sur le visage de la jeune femme et sa lèvre saignait là où Arekh l’avait frappée au visage. La haine luisait dans ses pupilles.

Ainsi elle le trouvait si dangereux qu’elle était capable de tout pour se débarrasser de lui… Même d’essayer de l’étrangler dans l’obscurité en profitant d’une attaque ennemie.

Très bien. Deux pouvaient jouer à ce jeu…

Arekh la saisit à la gorge et l’attira sous l’eau. Il lui suffisait de la noyer, et il n’y aurait plus de Liénor, plus de femelle au sang impur et maudit chuchotant on ne savait quoi à l’oreille de Marikani, plus d’ennemie prête à tout pour convaincre sa maîtresse de se débarrasser de lui. Sans elle, il serait libre de…

… De quoi exactement ?

Liénor étouffait, il la sentait se débattre dans l’eau… Mais elle était plus solide qu’il ne le croyait, et, dans un effort désespéré, elle lui agrippa l’intérieur de la cuisse et tordit, faisait pousser à Arekh un cri de douleur. Il perdit l’équilibre. Liénor était maintenant dans une position plus favorable et elle lui griffa le visage, lui enfonça les ongles dans la paupière. Pour le coup, Arekh lâcha prise et hurla. Il recula dans l’eau, gardant la main pressée sur son œil pour calmer la douleur et entendit Liénor qui remontait sur la barge. Ouvrant les paupières malgré la souffrance, il crut la voir ramasser quelque chose  – une arme  – et se préparer à frapper.

— Non… !

Marikani. Un cri à moitié étouffé, sur la barge derrière eux, proche du ponton. Pas celle où ils l’avaient laissée, pas celle où elle avait effectué le rituel. Arekh et Liénor tentèrent en même temps de percer l’obscurité.

Le Maître des Exilés se défendait contre trois hommes, d’autres entraînaient Marikani vers la terre. Ils ne voulaient pas la tuer, mais la capturer, pensa Arekh en s’élançant vers le ponton, marchant aussi vite qu’il le pouvait malgré l’eau qui lui montait jusqu’à la poitrine.

Un bruit à côté de lui — Liénor avait elle aussi plongé.

Sur le bois, Marikani se défendait comme une tigresse. Arekh la vit planter sa dague dans le ventre d’un de ses agresseurs avant d’en mordre un autre qui essayait de l’attraper par les cheveux. Les coups n’étaient certes pas académiques, mais ils furent efficaces. L’homme tomba en se tenant le ventre tandis que le second la lâchait, et Marikani profita du répit pour se jeter elle aussi dans l’eau.

Et tout le monde se retrouva dans le Joar. Marikani tentait de rejoindre une barge, n’importe laquelle, tandis que les hommes de l’émir luttaient pour la rejoindre. Liénor frappait au hasard avec un morceau de perche  – celui dont elle comptait se servir pour frapper Arekh, sans doute. Celui-ci assomma un inconnu qui s’approchait avant de s’attaquer à un second, qui lui échappa. De toute manière, on n’y voyait rien. La boue maculait les visages et les cheveux, et quand les Exilés se mêlèrent à la scène ils devint impossible de savoir qui était ami et qui était ennemi.

Arekh perdit Marikani de vue. Il la retrouva sur la barge, brandissant une torche au milieu de ce qui restait de la Rune de Protection.

— Union des Esprits ! cria-t-elle, et les flammes semblèrent bondir à sa voix, seule source de lumière dans un univers de boue et d’obscurité. Venez à la Rune ! Recréons la protection !

Après une courte hésitation, les Exilés commencèrent à converger vers la barge. Les hommes de l’émir s’immobilisèrent, se demandant ce qui se passait, quelle conduite suivre. Marikani en profita pour distribuer des torches et des lanternes.

— Recréez la Rune ! s’écria-t-elle en plaçant une personne à chaque intersection. L’arme dans une main et la lumière de l’autre !

Cinq hommes montèrent alors sur la barge, de longues dagues à la main, et de nouveaux cris s’élevèrent dans la nuit tandis que résonnait le bruit atroce de l’acier se plantant dans la chair, des râles de l’agonie. Des enfants se mirent à pleurer sur une barge lointaine, et des cadavres d’Exilés roulèrent dans l’eau où le sang faisait une flaque plus noire, qui s’élargissait lentement. Arekh repoussa un cadavre de femme, dont les longs cheveux noirs flottaient comme les algues de lac de Fez, et voulut monter sur la barge. Celle-ci faillit basculer et il dut reculer.

Les soldats de l’émir avaient taillé dans la foule des Exilés pour essayer d’atteindre Marikani, mais ils étaient maintenant ralentis par le nombre. Le sang coulait sur le tracé de la rune, le sang des bannis comme le sang de leurs ennemis, et Arekh vit le Maître des Exilés briser la nuque d’un soldat qui approchait de trop près avant de rejeter à coups de pied les cadavres, tous les cadavres, dans l’eau.

Marikani prit une torche dans ses mains, replaça les survivants sur la rune et cria, d’une voix forte et claire :

— Par le feu, l’eau et le sang, levez l’acier, faites étinceler la lumière ! Le pouvoir de Fîr nous protège !

Et elle commença à chanter, l’eau dégoulinant de ses cheveux trempés, la toge maculée de boue lui donnant l’aspect d’une statue de pierre. Les Exilés reprirent la chanson, lentement d’abord, puis à pleine voix.

Et les habitants qui, enfin alertés par le bruit, commençaient à apparaître aux fenêtres découvrirent alors un bien étrange spectacle. Sur les quatre barges reliées s’était recomposée une rune humaine, de feu et d’acier, tandis que partout sur la pièce d’eau les Exilés allumaient les lanternes et les bougies, faisaient danser les flammes et les épées.

Les hommes de l’émir hésitèrent, se concertèrent, puis, lentement, firent retraite dans les ténèbres.

Le Peuple turquoise
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